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Festina Lente

Cahier IV

Le Manuscrit

Préparer la page, tracer les lettres, commenter le texte : le livre fait à la main et les codes qui le gouvernent.

On pourrait croire que le livre manuscrit, copié à la main et donc unique, obéit à moins de règles que le livre imprimé. Il n'en est rien : sa fabrication, son écriture et sa mise en page suivent des codes précis, qui évoluent au fil des siècles et que l'on peut apprendre à reconnaître.

Deux disciplines distinctes se partagent son étude : la codicologie, qui s'intéresse au livre en tant qu'objet (support, cahiers, mise en page, reliure), et la paléographie, qui étudie l'écriture elle-même.

La création du manuscrit

Un travail d'atelier : la production en monastère

Au Moyen Âge, la copie d'un livre dans un monastère est un travail collectif et encadré. L'armarius, responsable de la bibliothèque, supervise l'ensemble : il choisit le texte à reproduire et fournit le modèle et le matériel aux copistes.

Une fois le texte copié, les feuillets passent au rubricateur, qui ajoute à l'encre rouge les titres, les initiales simples et les repères de lecture, puis à l'enlumineur ou au lettriste, qui orne les initiales et peint les décors. Les cahiers sont enfin confiés au relieur. Cette dernière étape est indépendante des autres : on peut produire plusieurs textes et choisir ensuite ce que l'on réunit dans une même reliure.

Dans les faits, ces rôles sont rarement aussi nettement séparés : un même moine peut copier, rubriquer et décorer.

La chaîne de production d'un manuscrit en monastère L'armarius supervise les copistes ; le texte passe ensuite au rubricateur, à l'enlumineur ou lettriste, puis au relieur. Armarius supervise et fournit Copistes copient le texte Rubricateur titres et repères en rouge Enlumineur / lettriste initiales et décors Relieur assemble les cahiers
Les étapes de la fabrication d'un manuscrit.

Les outils du copiste

Les outils ont une influence directe sur l'écriture. Le copiste travaille sur un pupitre incliné, ce qui conditionne le geste. Il écrit avec une plume d'oiseau qu'il taille lui-même à main levée : chaque copiste a sa façon de la tailler, et le soin apporté à cette taille se voit dans le résultat. Autour de lui, on trouve des plumes déjà préparées, un grattoir pour corriger, et un encrier. Plumes et encriers sont des objets faits pour être transportés : la plume reste l'instrument d'écriture jusqu'au XIXe siècle.

On n'écrit pas dans un livre déjà relié, mais sur des cahiers séparés, qui ne seront cousus qu'une fois la copie terminée. C'est ce qui permet d'écrire aussi facilement dans les marges intérieures qu'extérieures.

L'encre

L'encre des manuscrits n'a rien à voir avec l'encre grasse des imprimeurs. Elle est le plus souvent fabriquée sur place, selon une recette propre à chaque communauté. Ce n'est qu'à la fin du XIVe siècle qu'apparaissent des fabricants d'encre spécialisés, et que les « secrets d'encre » des monastères perdent de leur importance.

Cette encre, dite métallo-gallique, est chimiquement instable. Acide, elle continue de « travailler » le support : elle peut ronger un papier fin de mauvaise qualité, et elle vire avec le temps vers un brun rougeâtre qu'elle n'avait pas à l'origine.

La recette de base

  • de l'eau ;
  • des noix de galle, excroissances que les insectes font pousser sur les chênes, riches en tanins ;
  • du sulfate de fer, qui réagit avec les tanins et donne la couleur noire ;
  • de la gomme arabique, qui épaissit l'encre et la fixe sur le support.

Préparer la page : piquer et régler

Avant d'écrire, il faut organiser la page : délimiter la zone qui recevra le texte (la justification), les marges, les colonnes et l'espace entre les lignes. Les marges sont soigneusement calculées dès l'apparition du codex.

Le copiste reporte ces mesures à l'aide d'un compas ou d'une roulette, en piquant la feuille de petits trous dans les marges. Ces piqûres guident ensuite la réglure : le tracé des lignes horizontales sur lesquelles on écrira, et des lignes verticales qui encadrent le texte. Dans les livres de prestige, les piqûres sont souvent rognées lors de la reliure pour ne pas être visibles.

La réglure est en principe identique sur tous les bi-feuillets d'un même codex. On peut cependant la modifier, par exemple pour réserver une place au commentaire.

Piqûres et réglure d'une page Une page avec ses piqûres dans la marge extérieure, les lignes de réglure et le cadre de la justification. piqûres guident les lignes réglure lignes d'écriture justification cadre du texte marges
La page avant l'écriture.

La technique de réglure évolue au fil du Moyen Âge, ce qui en fait un indice de datation :

  • Haut Moyen Âge — réglure à la pointe sèche : on trace les lignes en creux, sans couleur, avec une pointe dure. Elles restent visibles en relief.
  • XIe-XIIe siècles — réglure à la mine de plomb : les lignes apparaissent en gris clair.
  • Bas Moyen Âge — réglure à l'encre : plus rapide, elle accompagne la multiplication des copies à partir du XIIIe siècle.

L'évolution de l'écriture

La forme des lettres varie selon la destination de l'écrit, l'époque et la personne qui écrit. Un copiste écrit avec les codes de l'époque où il a appris à écrire : dater une écriture ne donne donc jamais qu'une probabilité, pas une certitude. À partir du XVe siècle, des manuels de calligraphie et des feuilles de spécimens de scribes permettent de savoir plus précisément comment on écrivait à un moment donné.

Le vocabulaire de description

Réglure (ligne de base)
La ligne sur laquelle reposent les lettres.
Module
La hauteur normale d'une lettre sans hampe ni haste, comme le « u » ou le « m ».
Hampe
Le trait qui monte au-dessus du module (b, d, h, l).
Haste
Le trait qui descend sous la ligne de base (p, q).
Panse
La partie arrondie et fermée d'une lettre (b, p, o).
Boucle
La petite courbe fermée, comme l'œil du « e ».
Barre
Le trait horizontal qui coupe ou couronne la lettre (t, f).
Empattement
Le petit trait qui termine un jambage et fait le lien avec la lettre suivante.
Jambage
Chacun des traits verticaux d'une lettre : le « n » en a deux, le « m » trois.
Interligne
L'espace vide entre deux lignes d'écriture.
Le vocabulaire de description d'une lettre Le mot plume, avec sa ligne de base, le module, la hampe du l, la haste et la panse du p, et la boucle du e. plume module réglure hampe boucle haste panse
Les parties d'une lettre.

Deux grandes familles d'écriture

L'écriture calligraphique

  • Main formelle : celle des livres et des chartes de prestige.
  • Lente, soignée, homogène et normée.
  • Demande un scribe expérimenté : elle coûte cher.

L'écriture cursive

  • Main usuelle : celle des documents, des notes, de la lecture personnelle.
  • Rapide, variée, très régionalisée.
  • Plus difficile à lire et à dater.

Le ductus

Le ductus désigne l'ordre, la direction, la vitesse et le rythme selon lesquels on trace les traits qui composent une lettre. Pour aller vite, la main enchaîne les traits sans lever la plume, et ce mouvement finit par transformer la forme même des lettres : c'est pourquoi une calligraphie et une cursive peuvent être si différentes. Lire une écriture ancienne demande souvent de se représenter le geste du scribe. Ce principe vaut toujours pour notre alphabet : beaucoup de nos lettres sont nées de la simplification de ces gestes.

L'évolution des mains

Les grandes écritures de l'Occident latin se succèdent ainsi, chacune reprenant et transformant la précédente :

  • Antiquité — La capitale romaine. D'origine lapidaire (gravée dans la pierre), faite de traits droits. Sa variante « rustique », plus allongée, apparaît à la fin de l'Antiquité. Remplacée vers le Ve siècle, elle reste utilisée pour les titres et les majuscules jusqu'à la Renaissance.
  • IIIe-IXe siècles — L'onciale (de uncia, « pouce »). Version calligraphique et arrondie de l'écriture romaine, à son apogée au Ve siècle dans les textes ecclésiastiques. Après le VIIe siècle, elle est réservée aux titres.
  • VIe-VIIIe siècles — Les écritures pré-carolines. Des variantes régionales : mérovingienne (Gaule), insulaires (îles Britanniques), wisigothique (Espagne), bénéventaine (Italie du Sud). Les hampes et les hastes s'allongent.
  • Fin VIIIe-XIIe siècles — La minuscule caroline. Née sous Charlemagne, elle est claire, uniforme, rapide à écrire, avec des mots bien séparés. Elle a fortement influencé les minuscules que nous utilisons encore aujourd'hui.
  • XIIe-XVIe siècles — La gothique. Plus anguleuse et serrée que la caroline, d'une grande régularité, elle atteint sa maturité au XIIIe siècle. C'est une écriture calligraphique coûteuse en temps et en argent, avec de grandes variations régionales. Abandonnée tôt en Italie, elle se maintient en Allemagne jusqu'au XXe siècle.
  • Fin XIVe siècle — La bâtarde. Variante française de la gothique, plus cursive, souvent employée pour les textes en langue vernaculaire et non religieux.
  • XVe siècle — L'humanistique. Née à Florence au début du siècle, elle imite les manuscrits anciens (que les humanistes croyaient antiques, mais qui étaient en fait carolins). C'est la plus facile à lire pour nous, car elle a servi de modèle aux premiers caractères d'imprimerie romains et italiques.

Les écritures calligraphiques (gothique, humanistique) sont ensuite reprises dans les mains de tous les jours, et l'écriture manuscrite finit elle-même par être influencée par les caractères d'imprimerie.

La forme du manuscrit

Copier plus vite : le système de la pecia

Avec l'essor des universités au XIIIe siècle, la demande de livres explose. Pour y répondre, on met en place le système de la pecia (« pièce » en latin) : un exemplaire de référence, contrôlé par l'université, est divisé en cahiers numérotés que des libraires agréés louent séparément aux copistes et aux étudiants. Plusieurs personnes peuvent ainsi copier le même ouvrage en même temps, chacune travaillant sur une pièce différente. On en trouve la trace dans les marges, avec des mentions indiquant la fin d'une pièce (« finis .xxx pet. », fin de la trentième pièce).

Se repérer dans le texte

Le titre, au sens moderne, n'existe pas encore : il naîtra avec l'imprimé. Le manuscrit dispose d'autres repères :

L'incipit
Les premiers mots du texte (« Ici commence… »), qui annoncent ce qui va suivre. C'est souvent par lui que l'on désigne un texte, et les catalogues de bibliothèques en tireront plus tard une forme abrégée qui préfigure le titre.
L'explicit
La formule qui clôt le texte (« Ici finit… »).
Le colophon
Une mention placée à la fin du texte, où le copiste donne des informations sur la copie : son nom, la date, le lieu, parfois le commanditaire ou une prière.

Commenter le texte : les gloses

Les textes importants (la Bible, le droit, les auteurs antiques) sont souvent copiés avec leur commentaire, les gloses. Selon leur longueur et leur fonction, elles prennent place à différents endroits de la page :

  • les gloses interlinéaires, courtes explications glissées entre les lignes, juste au-dessus du mot concerné ;
  • les gloses marginales, notes placées dans les marges ;
  • les gloses encadrantes, commentaires plus développés qui entourent le texte principal.

Les humanistes critiqueront cette accumulation de commentaires, accusée d'étouffer le texte original.

Trois façons de placer une glose Trois pages : la glose interlinéaire entre les lignes, la glose marginale dans la marge, la glose encadrante autour du texte. interlinéaire entre les lignes marginale dans les marges encadrante autour du texte texte glose
Où placer le commentaire.

Marquer sa page : les signets

Pour retrouver un passage, les lecteurs disposent de signets de plusieurs sortes : le signet mobile (un simple ruban), le signet de gouttière, petite languette de parchemin collée sur la tranche d'un feuillet pour marquer un chapitre, et le signet à curseur, ruban le long duquel glisse un petit disque qui indique la colonne, voire la ligne où l'on s'est arrêté. Certains signets portent une date : un indice précieux pour savoir à quelle époque un manuscrit était lu.

Des pages de plus en plus denses

Entre le VIIIe et le XIIIe siècle, la densité des manuscrits, c'est-à-dire la quantité de texte par page, ne cesse d'augmenter. Le XIIIe siècle connaît un véritable essor : les lecteurs sont plus nombreux, les premières universités ouvrent leurs portes, et il faut réduire le coût des livres. Ce mouvement européen se poursuit jusqu'au XVe siècle, au moment où le manuscrit commence à ressentir la concurrence de l'imprimé.

La survie du manuscrit

L'imprimerie ne tue pas le manuscrit. Les scriptoria des monastères continuent de fonctionner, et des copistes professionnels travaillent encore longtemps. On continue de copier à la main les textes qui n'ont pas de marché suffisant pour être imprimés, les livres de luxe, les documents de travail ou les catalogues de bibliothèques.

Mais très vite, c'est le manuscrit qui imite l'imprimé : pages de titre encadrées, lettres ornées, mise en page calquée sur celle des livres. Jusque dans les registres de baptême du XVIe siècle, on voit apparaître des initiales qui reprennent celles des imprimeurs. Preuve que l'imprimé est devenu, en quelques décennies, la définition même du livre.

Contenu élaboré à partir du support de cours « Le manuscrit : comprendre l'écriture et son évolution » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé) et des notes de cours. Pour aller plus loin : Albert Derolez, The Palaeography of Gothic Manuscript Books, Cambridge University Press, 2003 ; Paul Géhin (dir.), Lire le manuscrit médiéval, Armand Colin, 2017 ; Michel Parisse, Manuel de paléographie médiévale, Picard, 2006 ; le site Codicologia de l'IRHT. Schémas : créations originales.