Le livre est l'un des objets qui ont le mieux traversé le temps. Pourtant, on l'a longtemps étudié pour son seul texte, en négligeant l'objet lui-même. Or un livre ancien est aussi un témoin matériel : la façon dont il a été fabriqué, vendu, relié, lu et conservé laisse des traces que l'on peut apprendre à lire.
Un exemple suffit à le montrer. En 2008, des chercheurs ont pu identifier la tombe de l'astronome Nicolas Copernic, à Frombork, en Pologne, en comparant l'ADN du squelette à celui de cheveux retrouvés entre les pages d'un livre qui lui avait appartenu, le Calendarium Romanum magnum de Johannes Stöffler (1518), conservé à Uppsala. Le livre gardait la trace de son lecteur.
Ce site a pour but de s'initier à cette discipline, par ses notions indispensables et par la pratique. On y regarde tout : les matériaux du livre, sa typographie, son architecture, ses parties stratégiques, les acteurs qui gravitent autour, et leur évolution au fil du temps. L'objectif est de savoir décrire un livre ancien dans un contexte de catalogage ou de recherche.
Codicologie, bibliographie et paléographie
L'archéologie du livre réunit deux disciplines, qui partent toutes deux de la matérialité du livre pour mieux comprendre son contenu et son contexte :
- La codicologie
- Étymologiquement, l'étude du codex, c'est-à-dire du livre relié (voir la rubrique Le Codex). En pratique, elle désigne surtout l'étude du livre manuscrit : son support, sa composition en cahiers, sa mise en page, sa reliure et ses usages.
- La bibliographie
- L'étude du livre imprimé : sa fabrication, sa mise en page, sa typographie, mais aussi les métiers et les acteurs du livre.
Deux autres approches complètent la boîte à outils :
- La paléographie
- L'étude des écritures anciennes et de la façon de les tracer (la « main », le ductus). C'est un domaine à part entière, étroitement lié à l'étude des manuscrits (voir la rubrique Le Manuscrit). Pour en savoir plus, FranceArchives propose une bonne introduction.
- La bibliographie matérielle
- Une méthode de description codifiée, qui porte à la fois sur l'édition dans son état « idéal », sur les variantes publiées, sur l'état physique des exemplaires et sur leur histoire.
Ces mots peuvent impressionner, mais l'essentiel est simple : l'archéologie du livre invite à ne plus voir le livre comme un bloc, mais comme un ensemble d'éléments à observer un par un, une sorte d'arbre de connaissances dont le livre serait le tronc. Quelles en sont les premières branches ?
Le livre, l'édition et l'exemplaire
Tout livre ancien peut s'étudier à deux niveaux : celui de l'édition, c'est-à-dire ce que partagent tous les exemplaires imprimés en même temps, et celui de l'exemplaire, c'est-à-dire ce qui n'appartient qu'à un seul d'entre eux. Ce sont les deux grandes sources d'objets d'étude de l'archéologie du livre.
L'édition et ses acteurs
L'édition est le fruit du travail de plusieurs acteurs : les autorités intellectuelles (l'auteur, mais aussi le traducteur, le commentateur) agissent sur le contenu ; les autorités commerciales (l'éditeur, le libraire) décident de la parution et conditionnent la façon dont le livre se présente à son lecteur ; l'imprimeur assure le travail physique de production. Chacun laisse ses traces dans le livre.
L'exemplaire et son histoire
L'exemplaire, lui, est un objet physique unique, avec son histoire propre. On y observe sa reliure, les notes laissées par ses lecteurs, les marques et salissures dues à son usage, et tout ce qui a pu lui être ajouté ou retiré au fil du temps.
Retenons l'essentiel : l'édition renvoie surtout aux acteurs du livre, l'exemplaire surtout à l'objet physique (voir les rubriques L'Édition, La reliure et La Provenance).
Les quatre grands changements de l'écrit
Le livre a l'image d'un objet figé ; il n'a pourtant cessé d'évoluer. On distingue quatre grandes ruptures, chacune liée à une innovation technique, souvent à un nouveau support, et à un contexte culturel qui l'a favorisée :
- Le codex : le livre en cahiers remplace peu à peu le rouleau dans les premiers siècles de notre ère. Il est porté par l'essor du christianisme, qui l'adopte très tôt pour ses textes, et s'épanouit avec le parchemin, qui supporte le pli bien mieux que le papyrus.
- L'imprimerie, au milieu du XVe siècle, multiplie la production des livres. Elle s'appuie sur le papier de chiffon, bien moins cher que le parchemin, et accompagne la Renaissance.
- L'industrialisation, à partir de la fin du XVIIIe siècle, mécanise la production : presses métalliques puis à vapeur, papier fabriqué à la machine, puis à partir du bois au XIXe siècle. Elle prolonge le grand mouvement de diffusion du savoir des Lumières.
- Le numérique, enfin, transforme à son tour la production de l'écrit et sa mise à disposition.
Décrire les livres : une longue histoire
Pendant longtemps, on décrit les livres de façon très imprécise. Les inventaires médiévaux désignent un livre par ses premiers mots, son contenu ou son ancien propriétaire : en 1396, un testament royal mentionne ainsi « un livre d'oroisons et devocions […] et se commance apres le kalendrier Gloria in excelsis Deo ». Impossible, avec de telles descriptions, de savoir de quelle édition ou de quel exemplaire il s'agit.
À la fin du XVIe siècle apparaissent les premières grandes listes de livres à l'échelle nationale : en France, les Bibliothèques de La Croix du Maine (1584) et d'Antoine du Verdier (1585) recensent les auteurs français et leurs œuvres. Au XIXe siècle, le bibliothécaire de Cambridge Henry Bradshaw (1831-1886) pose les bases d'une étude matérielle rigoureuse des premiers imprimés ; au XXe siècle, l'Américain Fredson Bowers (1905-1991) fixe dans ses Principles of Bibliographical Description (1949) les règles de la description bibliographique encore utilisées aujourd'hui.
Les difficultés de la codicologie et de la bibliographie
Mieux vaut connaître d'emblée les difficultés de ces disciplines pour aborder sereinement leur apprentissage :
- Chaque livre est unique : il est délicat de tirer des règles générales d'exemplaires qui ont tous leur histoire propre.
- Il faut chercher l'ordinaire : on a tendance à étudier les livres célèbres ou les « beaux » livres, au détriment des livres courants, qui sont pourtant les plus représentatifs.
- Ce sont des outils, et non une fin en soi : décrire un livre n'a d'intérêt que pour mieux comprendre son histoire, son contenu ou son contexte.
- Elles sont peu étudiées et peu enseignées en France, ce qui limite les ressources disponibles en français.
- Les deux disciplines sont souvent confondues, alors qu'elles ont chacune leur objet et leurs méthodes.
Pour aller plus loin : les outils en ligne
De nombreux catalogues et bases de données permettent d'identifier une édition, un imprimeur ou un possesseur :
- Pour tous les imprimés anciens
- USTC (Universal Short Title Catalogue), qui recense les livres imprimés en Europe jusqu'en 1650.
- Pour le XVe siècle
- GW (Gesamtkatalog der Wiegendrucke) et ISTC (Incunabula Short Title Catalogue).
- Pour le XVIe siècle
- Edit16 pour l'Italie, GLN 15-16 pour Genève, Lausanne et Neuchâtel, VD16 pour l'espace germanique.
- Pour l'époque moderne
- VD17 (Allemagne), STCN (Pays-Bas), STCV (Flandre), ESTC (monde anglophone).
- Pour les personnes
- Les fichiers d'autorité du CERL Thesaurus, de VIAF ou de la BnF, et les grands dictionnaires biographiques nationaux.
- Pour les provenances
- La base des provenances du Consortium of European Research Libraries (CERL) et la base des ex-libris français de l'AFCEL (voir la rubrique La Provenance).
L'École nationale des chartes propose enfin, sur son site Thélème, des bibliographies détaillées pour la codicologie et pour l'histoire du livre imprimé.
Toutes les ressources en ligne citées dans les cours, avec leurs adresses à jour, sont rassemblées dans la page Ressources en ligne.
Contenu élaboré à partir du support de cours « L'archéologie du livre : un point de départ » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé) et des notes de cours. Schémas : créations originales, d'après les schémas du cours.