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Festina Lente

Cahier VI

La Typographie

Chaque caractère a une date de naissance, une histoire et une aire de diffusion : savoir les lire, c'est savoir dater.

La typographie, c'est l'art de dessiner et d'utiliser les caractères d'imprimerie. Pour l'historien du livre, c'est aussi un formidable outil d'enquête : chaque police a une date de naissance, une histoire et une aire de diffusion. Identifier les caractères d'un livre permet de le dater, de le rattacher à un atelier, voire de démasquer un faux.

L'actualité le montre encore : en 2017, au Pakistan, un document présenté comme datant de 2006 a été jugé suspect parce qu'il était composé en Calibri, une police qui n'était pas encore diffusée à cette date. En 2022, des tableaux attribués à Jean-Michel Basquiat (mort en 1988) ont été mis en doute, notamment parce que l'un était peint sur un carton portant une typographie de la société FedEx postérieure à sa mort. Ce que l'on fait aujourd'hui avec Calibri, on peut le faire avec les caractères d'un incunable.

Le vocabulaire de base

Une casse ne contient pas seulement des lettres simples. Les premiers imprimeurs imitent les manuscrits et reprennent donc tous leurs signes : pour une même lettre, on trouve plusieurs formes, des lettres liées, des signes d'abréviation. Les premières casses sont énormes.

Glyphe (ou caractère)
Tout ce que porte un caractère de plomb : une lettre, mais aussi un signe, une ligature, une abréviation.
Ligature
Plusieurs lettres fondues sur un même glyphe, comme « fi », « fl », « æ » ou « œ ».
Abréviation
Un signe qui remplace une partie d'un mot, comme « & » pour et, ou le « ꝑ » pour per.
Contraction
Une lettre surmontée d'un tilde ou d'un trait, qui indique qu'une ou plusieurs lettres ont été omises : « ã » pour am ou an.
Pied-de-mouche
Le signe « ¶ », qui marque le début d'un paragraphe, héritage de la rubrication des manuscrits.

Les signes de ponctuation sont au départ peu nombreux : le point et les deux-points pour l'essentiel. Toute la question est de savoir comment rendre un texte lisible et compact avec un jeu de caractères donné. Une solution apparaît dès le XVe siècle dans les ateliers les plus novateurs : le crénage. Certaines lettres débordent de leur bloc de métal (le crochet du « f », par exemple) et viennent se loger au-dessus du caractère voisin. On réduit ainsi le besoin de ligatures, et l'espacement suit la forme des lettres au lieu d'une simple juxtaposition de blocs rectangulaires.

Les premiers caractères : gothique, romain, italique

Les gothiques

Les premiers caractères imitent tout naturellement l'écriture des manuscrits de l'époque : la gothique (voir la rubrique Le Manuscrit). Il en existe plusieurs variantes :

La textura
La plus ancienne, celle de la Bible de Gutenberg (vers 1455). Ses lettres sont très régulières, toutes de même hauteur et faites de traits brisés, ce qui la rend dense et difficile à lire : les lettres se ressemblent beaucoup.
La rotunda
La gothique italienne, plus ronde et plus ouverte, employée à Venise par Nicolas Jenson.
La schwabacher
Plus arrondie et mieux différenciée, elle est surtout employée pour les textes en langue vernaculaire et domine l'imprimé allemand pendant une cinquantaine d'années (la Chronique de Nuremberg de 1493 en est un exemple).
La Fraktur
Née dans l'entourage de l'empereur Maximilien au début du XVIe siècle, élégante mais complexe. Elle s'impose ensuite en Allemagne, où elle reste en usage jusqu'au milieu du XXe siècle.
La bâtarde
La gothique du monde francophone (France, Genève) et de l'Angleterre, avec des hampes et des hastes plus longues que la textura. Employée en France pendant la période des incunables, elle est abandonnée vers les années 1560.

L'adoption du romain

Le caractère romain imite quant à lui l'écriture humanistique, elle-même inspirée de la minuscule caroline. Il connaît un premier engouement vers 1470 en Italie, puis recule avant de s'imposer progressivement. Le romain est d'abord associé aux textes latins et aux auteurs classiques, tandis que la gothique reste longtemps la lettre des textes religieux et vernaculaires. La transition est graduelle : entre les deux, on trouve toute une gamme de caractères hybrides, dits « gothico-antiqua » ou « proto-romains ». La première presse installée à Paris, à la Sorbonne en 1470, imprime déjà en romain.

L'italique

L'italique est imprimé pour la première fois à Venise par Alde Manuce (1449-1515), avec des caractères gravés par Francesco Griffo. Plus étroit que le romain, il permet de faire tenir plus de lettres sur une ligne : Alde l'utilise pour des livres de petit format, faciles à transporter, qui économisent le papier. Ce n'est qu'ensuite que l'italique devient une lettre d'accompagnement du romain, pour mettre un mot en valeur.

La civilité

Les caractères de civilité sont une création française du milieu du XVIe siècle, due à Robert Granjon, qui imite l'écriture cursive de l'époque. Ils doivent leur nom aux livres de bonnes manières pour enfants, les « civilités », pour lesquels ils ont souvent été employés.

Décrire une police

Le vocabulaire du style

Plein et délié
Le plein est la partie la plus épaisse d'une lettre, le délié la plus fine. L'écart entre les deux est un critère essentiel.
Axe
L'inclinaison que suggère la répartition des pleins et des déliers dans une lettre ronde comme le « o » : oblique, comme tracée par une plume tenue en biais, ou verticale.
Ouverture
L'espace laissé ouvert dans une lettre comme le « e » ou le « c ».
Goutte
La terminaison arrondie, en forme de larme, de certaines lettres comme le « a », le « f » ou le « r ».
Empattement (ou sérif)
Le petit trait qui termine les jambages, héritier du point d'attaque ou de sortie de la plume. Les caractères à empattements dominent jusqu'au XIXe siècle ; les caractères sans empattements (dits « bâtons ») se répandent au XXe siècle.
Contreforme (ou contrepoinçon)
Le blanc enfermé à l'intérieur d'une lettre, comme le creux du « o ».
Le vocabulaire du style d'une police Les lettres p, f, o, e, avec l'empattement du p, la goutte du f, le délié, le plein et l'axe du o, et l'ouverture du e. pfoe délié goutte plein empattement axe ouverture
Quelques repères pour décrire une lettre.

Proportions et mesures

Les graveurs cherchent très tôt à normaliser leurs lettres, en répétant les mêmes proportions et les mêmes intervalles d'une lettre à l'autre. Geoffroy Tory, dans son Champfleury (1529), va jusqu'à construire ses capitales sur une grille, en les rapportant aux proportions du corps humain. Pour décrire un caractère, on emploie aussi quelques mesures :

Le corps
La dimension du caractère dans le sens de la hauteur de la ligne, talus compris : c'est elle qui donne la taille de la police (voir la rubrique Imprimer).
La hauteur d'x
La hauteur des minuscules sans hampe ni haste, comme le « x ».
Les ascendantes et les descendantes
Les parties des lettres qui montent au-dessus de la hauteur d'x (b, d, h) ou descendent sous la ligne de base (p, q).
Le talus de tête et le talus de pied
Les espaces incompressibles au-dessus et au-dessous de l'œil, qui séparent les lignes.

L'évolution des caractères romains

La classification Vox-Atypi

Pour classer les caractères romains, on utilise couramment la classification établie par Maximilien Vox en 1954 et adoptée par l'Association typographique internationale (ATypI). Elle regroupe les polices en familles qui se succèdent dans le temps :

Les humanes (vers 1470-1550)
Les premiers romains, proches de l'écriture humanistique.
Les garaldes (XVIe-milieu du XVIIIe siècle)
Leur nom vient de Garamont et d'Alde Manuce.
Les réales (fin XVIIe-XVIIIe siècle)
Le nom rappelle le « romain du roi » de l'Imprimerie royale.
Les didones (fin XVIIIe-XIXe siècle)
De Didot et Bodoni.
Les mécanes (à partir du XIXe siècle)
Des caractères aux empattements épais et rectangulaires, nés avec l'affiche et la publicité.
Chronologie des familles de caractères romains Les humanes de 1470 à 1550, les garaldes de 1500 à 1750, les réales de 1700 à 1800, les didones à partir de 1780, les mécanes à partir de 1800. Humanes Garaldes Réales Didones Mécanes 1500 1600 1700 1800 1900
Les grandes familles et leur période d'usage.

Reconnaître les styles

Le typographe Robert Bringhurst propose de rapprocher les caractères des grands styles de l'histoire de l'art. Pour les trois premiers siècles de l'imprimé, les différences se lisent ainsi :

RenaissanceBaroqueNéo-classique
Période1470-16001600-17001700-1800
Axefortement penchémoins marquéredressé, vertical
Ouverture du « e »très ouvertecommence à se fermernettement fermée
Gouttespeu marquéesimportantespeu dominantes
Pleins et déliéscontraste faiblecontraste moyencontraste marqué
Empattementsfortsmarquésmarqués, plus fins

La tendance se poursuit ensuite. Les caractères romantiques du XIXe siècle ont un axe droit, des ouvertures presque fermées et un contraste très fort entre pleins et déliés. Les caractères réalistes, puis géométriques, du XIXe et du XXe siècle abandonnent gouttes, empattements et contrastes. Au XXe siècle, les caractères dits lyriques renouent avec les formes de la Renaissance (retour des empattements, de l'axe penché, des pleins et déliés), avant les expérimentations post-modernes.

Les grands créateurs de caractères

  • Vers 1470 — Nicolas Jenson (vers 1420-1480), à Venise : un romain large, aux ouvertures marquées et aux pleins et déliés peu contrastés, qui imite la main humanistique.
  • 1495 — Francesco Griffo (1450-1518), pour Alde Manuce : des lettres un peu plus fines, un « e » plus fermé. Il est aussi l'auteur du premier italique.
  • Années 1530-1560 — Claude Garamont (vers 1510-1561), à Paris : une lettre plus fine, des pleins et déliés plus marqués. Avec Robert Granjon (1513-1590), qui grave surtout des italiques, il impose un modèle qui se diffuse dans toute l'Europe.
  • 1692-1702 — Philippe Grandjean (1666-1714) grave le « romain du roi » pour l'Imprimerie royale : un dessin plus rationnel, des ouvertures réduites.
  • XVIIIe siècle — En Angleterre, William Caslon (1693-1766) et John Baskerville (1707-1775) ; en France, Pierre-Simon Fournier (1712-1768), auteur d'un Manuel typographique (1764-1766).
  • Fin XVIIIe siècle — Giambattista Bodoni (1740-1813) à Parme et Firmin Didot (1764-1836) à Paris : axe vertical et contraste maximal entre pleins et déliés.

L'évolution n'a jamais cessé : les polices numériques d'aujourd'hui reprennent, adaptent ou détournent ces modèles anciens.

Les autres écritures

Imprimer d'autres alphabets que le latin pose des problèmes particuliers.

Le grec
Les premiers grecs imitent fidèlement l'écriture des copistes, avec ses innombrables ligatures et abréviations : d'où des casses gigantesques. C'est le cas des grecs d'Alde Manuce et de Francesco Griffo à Venise (1495), puis des célèbres « grecs du roi » gravés par Claude Garamont pour Robert Estienne (1541), d'après l'écriture du copiste crétois Ange Vergèce. Leurs poinçons sont toujours conservés à l'Imprimerie nationale.
Les écritures orientales
Robert Granjon grave à Rome, à la fin du XVIe siècle, des caractères arméniens (1579), syriaques (1580), cyrilliques (1582) et arabes (1580-1586), notamment pour l'imprimerie qui diffuse les textes de l'Église catholique vers l'Orient. Bodoni en produira à son tour un très grand nombre.
Les sinogrammes
Les milliers de caractères chinois rendent la fonte en métal difficile : on les grave longtemps sur bois, puis on découpe chaque signe. L'Imprimerie nationale conserve de tels bois.
La musique
Imprimer des notes sur une portée demande un matériel spécifique. Ottaviano Petrucci, à Venise, imprime la musique au début du XVIe siècle en plusieurs passages ; Pierre Attaingnant, à Paris, met au point vers 1528 des caractères où chaque note porte son propre fragment de portée, ce qui permet de tout imprimer en une seule fois.

Une même page de titre peut enfin mêler de nombreux caractères différents (capitales de plusieurs tailles, romain, italique, gothique, rouge et noir) : savoir les distinguer, c'est déjà commencer à décrire le livre.

Mesurer la typographie

Pour identifier un caractère et le comparer à d'autres, les bibliographes ont mis au point une mesure simple et normalisée :

  1. On mesure la hauteur de 20 lignes de texte : en partant du bas d'une ligne, on mesure jusqu'au bas de la vingtième ligne suivante. On exprime le résultat en millimètres, précédé du chiffre 20 : par exemple 20 122.
  2. On mesure la hauteur d'x d'une minuscule, au dixième de millimètre si possible, avec une réglette graduée et une loupe.
  3. On mesure la hauteur d'une capitale, de préférence une lettre droite comme I, L, H ou T, et on exprime le résultat précédé de deux points.

On obtient une formule comme 20 122 x 2,3 : 3,1, que l'on peut comparer aux répertoires de caractères. La mesure sur 20 lignes plutôt qu'une seule réduit les erreurs, et permet de comparer un même texte composé dans des caractères différents.

Mesurer vingt lignes de texte Une colonne de lignes de texte ; on mesure du bas d'une ligne au bas de la vingtième ligne suivante, ici 122 millimètres. 20 lignes = 122 mm « 20 122 »
Du bas d'une ligne au bas de la vingtième suivante.

Contenu élaboré à partir du support de cours « La typographie » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé), des notes et fiches de cours. Pour aller plus loin : Philip Gaskell, A New Introduction to Bibliography, Oxford University Press, 1972 ; Robert Bringhurst, The Elements of Typographic Style, 4e éd., 2012 ; Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types: A Conspectus, The Bibliographical Society, 2010. Schémas : créations originales.