Les dix cahiers précédents ont démonté le livre pièce par pièce : son support, ses cahiers, son écriture, ses caractères, sa page de titre, sa reliure, ses possesseurs. Ce dernier cahier les remonte dans l'ordre du temps, pour voir comment ces éléments se sont transformés ensemble, du rouleau antique au livre industriel.
Le fil rouge reste celui du premier cahier : un livre ancien est un objet daté par chacun de ses éléments. Les grandes ruptures de l'écrit (le codex, l'imprimerie, l'industrialisation) servent ici de bornes. Chaque période renvoie aux cahiers qui la détaillent, et une frise réunit, pour finir, les grandes étapes.
Ce cahier ne contient rien de nouveau : c'est une synthèse des cahiers I à X. Les dates sont celles des cahiers, souvent données au siècle près.
Du rouleau au codex
Antiquité – IVe siècle
Dans l'Antiquité, le livre est un rouleau de papyrus : un roseau du Nil, découpé en lamelles croisées, dont les feuilles sont collées bout à bout. On le déroule horizontalement (le volumen) ou verticalement (le rotulus), et l'on n'écrit que sur une face. Le papyrus est fragile hors du climat méditerranéen et casse quand on le plie.
À côté de lui apparaît le parchemin, une peau animale préparée, qu'une tradition rattache à la ville de Pergame au IIe siècle avant notre ère. Plus coûteux, il a deux qualités décisives : on peut le produire partout, et il supporte le pli.
Dans les premiers siècles de notre ère, le codex, fait de feuilles pliées et réunies en cahiers, remplace peu à peu le rouleau. Le christianisme l'adopte très tôt pour ses textes. Il permet une lecture non linéaire, s'écrit recto-verso, se protège d'une couverture et se prête aux repères de navigation. L'un des plus anciens codex conservés, vers 300, est encore en papyrus ; mais c'est avec le parchemin que le codex prend son essor. Le rouleau ne disparaît pas tout à fait : il survit pour des usages particuliers, jusqu'aux rotuli éthiopiens du XXe siècle.
Dans les cahiers : II Le papyrus II Le parchemin III Du rouleau au codex I Les grands changements
Le temps du manuscrit
Ve – XVe siècle
Pendant un millénaire, le livre est copié à la main, le plus souvent sur parchemin. C'est un objet rare et cher : une grande Bible peut demander un troupeau entier, et les bibliothèques particulières ne comptent souvent que quelques volumes. Le livre est produit à la demande, pour un commanditaire.
Au monastère, la copie est un travail d'atelier : l'armarius fournit le modèle, le copiste écrit sur des cahiers séparés, le rubricateur ajoute en rouge titres et initiales, l'enlumineur peint les décors, et le relieur coud les cahiers entre des planches de bois, les ais. Avant d'écrire, on pique et on règle la page, à la pointe sèche, puis à la mine de plomb aux XIe-XIIe siècles, puis à l'encre : la réglure est déjà un indice de datation.
Les écritures se succèdent, chacune transformant la précédente : l'onciale, les écritures pré-carolines, la minuscule caroline née sous Charlemagne, la gothique à partir du XIIe siècle, puis l'humanistique, née à Florence au début du XVe siècle. Le titre n'existe pas encore : on se repère par l'incipit, l'explicit et le colophon.
Au XIIIe siècle, l'essor des universités fait exploser la demande. Le système de la pecia permet à plusieurs copistes de reproduire le même ouvrage en même temps, et les pages se font de plus en plus denses. Dans le même temps, le papier, inventé en Chine et transmis par le monde arabe, gagne l'Europe : l'Espagne musulmane dès le XIe siècle, les moulins de Fabriano au XIIIe. À Bologne, au XIVe siècle, une pierre gravée fixe déjà la taille des feuilles.
Dans les cahiers : IV La création du manuscrit IV L'évolution de l'écriture IV La forme du manuscrit II Le papier VIII Avant l'imprimé
L'imprimerie et les incunables
Milieu du XVe siècle – vers 1530
Au milieu du XVe siècle, Gutenberg, issu du monde de l'orfèvrerie de Mayence, applique aux lettres le savoir-faire de l'orfèvre : un poinçon d'acier, une matrice de cuivre, un moule où l'on coule autant de caractères identiques qu'il en faut. Composés, serrés dans une forme, encrés et pressés sur le papier, ils produisent des centaines d'exemplaires d'un même texte. Le papier de chiffon, bien moins cher que le parchemin, rend cette multiplication possible. Les livres xylographiques, gravés page à page dans le bois, ne précèdent pas l'imprimerie : ils l'imitent, à partir des années 1460.
Les premiers imprimés copient le manuscrit. La Bible de Gutenberg, vers 1455, est composée en textura, une gothique ; les titres, les initiales et souvent les décors y sont ajoutés à la main, différemment d'un exemplaire à l'autre. Il n'y a pas encore de page de titre : le texte s'ouvre sur un incipit, et le colophon, à la fin, est souvent la seule source qui dise qui a imprimé le livre, où et quand. Entre 1470 et 1530, le premier feuillet devient peu à peu une véritable page de titre.
Les caractères se diversifient : le romain, imité de l'écriture humanistique, connaît un premier engouement vers 1470 (la première presse parisienne, à la Sorbonne, imprime en romain dès 1470), et l'italique naît à Venise, dans l'atelier d'Alde Manuce. Vers la fin du XVe siècle, la presse à deux coups permet d'imprimer toute une face de feuille. L'image s'imprime avec le texte, en gravure sur bois ; les reliures sont décorées à froid, de fers monastiques.
L'économie du livre s'inverse : on produit d'abord, puis on cherche à vendre. Le manuscrit ne disparaît pas, mais c'est désormais lui qui imite l'imprimé.
Dans les cahiers : V Le caractère mobile V La xylographie VI Les premiers caractères VII La page de titre VII Les incunables VIII Une révolution économique
Trois siècles de presse à bras
XVIe – XVIIIe siècle
La presse à bras ne change presque pas pendant trois siècles. Ce qui change, c'est tout ce qui l'entoure. Au XVIe siècle, la fonte des caractères devient un métier à part : Claude Garamont et Robert Granjon vendent leurs matrices dans toute l'Europe. Le romain s'impose ; les garaldes dominent jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, avant les réales, héritières du « romain du roi » gravé à la fin du XVIIe. En France, la bâtarde est abandonnée vers 1560, tandis que la Fraktur reste la lettre de l'Allemagne.
Les codes du livre se fixent. La page de titre réunit titre, auteur, marque, adresse et privilège ; autour du texte se rangent pièces liminaires, table, index, errata et registre. Pour financer les gros ouvrages, les libraires s'associent et se partagent les tirages, ce qui donne une même édition sous plusieurs adresses ; d'autres rafraîchissent un vieux stock avec une nouvelle page de titre. Pour une illustration plus fine, on recourt à la taille-douce, qui doit être imprimée à part. Le papier, lui, s'amincit et perd de sa gélatine : on cherche à produire plus avec moins de chiffon.
Le livre est le plus souvent vendu en feuilles, et c'est l'acheteur qui le fait relier. Au XVIe siècle, les cartons remplacent les ais de bois et la dorure se répand : fer central et fers d'angle, puis médaillons, décor à la fanfare et premières reliures armoriées. Le XVIIe siècle préfère les encadrements « à la Duseuil », et les gardes de couleur, en papier marbré, apparaissent vers son milieu. Au XVIIIe siècle, les reliures de luxe se couvrent de dentelles et de décors mosaïqués, et la couture grecquée, qui cache les nerfs, se répand.
Dans les cahiers : VI L'évolution des romains VII Autour du texte VIII Partager les risques V Imprimer l'image II La qualité du papier IX La décoration
L'industrialisation
Fin du XVIIIe – XIXe siècle
À la fin du XVIIIe siècle, tout s'accélère. La presse d'Anisson-Duperron (1783) imprime toute la forme d'un seul coup, la presse Stanhope, vers 1800, est entièrement en fer, et la presse à vapeur de Koenig (1812-1818) remplace le bras par une machine. Le stéréotype permet de conserver les pages composées pour réimprimer à volonté. La lithographie, inventée en 1796, imprime l'image à plat.
Le papier change de nature : fabriqué à la machine, il n'a plus de vergeures ni de chaînettes ; fait de bois au XIXe siècle, il devient bon marché et acide, au point qu'un journal de cette époque se conserve souvent moins bien qu'un incunable. Les caractères suivent : les didones de Bodoni et de Didot, au contraste extrême, puis les mécanes de l'affiche. On signe désormais volontiers les cahiers avec des chiffres.
La reliure se transforme aussi. Le titre au dos, frappé au composteur, devient parfaitement droit ; le maroquin à grain long apparaît à la fin des années 1770, le veau raciné vers 1785 ; au XIXe siècle, avec la reliure d'éditeur, le livre est vendu déjà relié.
Dans les cahiers : V Vers la presse industrielle II Le papier VI Les didones III Les signatures IX Le titre au dos
Et chaque exemplaire continue sa route
Ces périodes datent la fabrication d'une édition. Mais chaque exemplaire continue de vivre après être sorti de l'atelier : il est relié, parfois relié de nouveau, annoté, vendu, offert, légué, inventorié, tamponné, jusqu'à son dernier possesseur, souvent une bibliothèque publique. Chacune de ces étapes peut laisser sa marque : un ex-libris, une cote, une armoirie sur les plats, une note sur la page de titre, un tampon. Les reliures elles-mêmes gardent parfois, dans leurs cartons et leurs gardes, des fragments de livres plus anciens.
C'est la distinction posée dès le premier cahier, entre l'édition et l'exemplaire. Elle a une conséquence directe pour la datation : la reliure et les marques de provenance appartiennent à l'histoire de l'exemplaire, et peuvent avoir été ajoutées bien après la fabrication du livre.
Dans les cahiers : I L'édition et l'exemplaire X Les marques de provenance IX Des trésors cachés
Dater un livre par ses indices
Quand un livre ne donne pas sa date, ou quand on veut vérifier celle qu'il annonce, on peut s'appuyer sur tout ce qui précède. Trois idées suffisent.
- Chaque élément donne une fourchette, pas une date. Un caractère reste en usage longtemps après sa création, un papier a pu attendre dans un stock, un relieur garde ses fers pendant des années.
- C'est le recoupement qui date. Un indice seul dit peu de chose ; plusieurs indices qui se chevauchent resserrent la période à leur zone commune.
- Tous les indices ne datent pas la même chose. Le papier, la typographie et la mise en page datent la fabrication du livre. La reliure et les marques de provenance datent ce qui est arrivé ensuite à l'exemplaire : elles disent seulement que le livre existait déjà.
Ce raisonnement demande de la prudence : les dates des cahiers sont souvent données au siècle près, et un livre peut réunir des éléments d'âges différents, comme un vieux caractère, un bois réemployé ou une reliure remontée. Il ne remplace pas les catalogues, mais il aide à savoir où chercher, et à repérer ce qui ne colle pas.
Dans les cahiers : II Dater un papier VI Reconnaître les styles IX Dater une reliure X Les marques de provenance
La frise des grandes étapes
Les principaux repères des dix cahiers, réunis sur une même échelle. Les barres sont des périodes, les losanges des dates ; touchez un repère pour lire ce qu'en dit le cahier et y aller.
période date avant 1400, l'échelle est resserrée
Synthèse des cahiers I à X, eux-mêmes élaborés à partir des cours de Malcolm Walsby (Enssib, Centre Gabriel Naudé). Schéma et frise : créations originales.